Easy Rideuse 

 

            "La Viscose". Quartier ouvrier. Quartier où l’industrie textile qui lui a donné son nom s’est échouée et ne vit plus. Quartier isolé de la banlieue grenobloise dont même la fontaine de la place principale s’est tarie. Terrain vague industriel où des voitures roulent au pas tard le soir d’un côté de la nationale ; de l’autre, des résidences bourgeoises. "La Viscose", pays au milieu de nulle part, pays schizophrène de surcroît.

            C’est cet espace qui a été donné à expérimenter aux étudiants de 2ème année de l’Ecole d’Art de Grenoble, Fanette Muxart est de la partie.

            Après avoir sillonné ce nouveau territoire, après en avoir extrait les éléments contradictoires et complémentaires propres à nourrir son projet, Fanette est vite amenée à penser qu’elle aimerait quitter La Viscose pour Las Vegas.

            L.V. sera le titre de son installation. Elle se positionne ici comme une enfant gâtée ne voulant voir la réalité en face. Une personne qui aimerait être ailleurs sans pour autant s’en donner les moyens. La seule solution est de se créer un autre part, ici.

            L.V. se présente comme un espace de souvenirs inventés. En entrant dans la pièce, ce qui frappe en premier lieu c’est une musique. Celle d’Elvis Presley chantant "Viva Las Vegas". Titre compressé en très basse résolution rendant la musique triste et silencieuse, dénuée de paillettes. Qu’à cela ne tienne, les paillettes sont épinglées sur une plaque de polystyrène, écrivant un "Las Vegas" d’un charisme très relatif. Il y a aussi cette limousine, ce cœur, et cette machine à sous brodés avec du fil à paillettes et perdus au milieu de feuilles de grand format noires et blanches. Des icônes évanescentes. Rien de moins, mais surtout rien de plus.

            Dans un coin de la pièce, un frigo. Qu’elle aurait tant voulu américain. Hélas, c’est un "Beko" acheté à La Redoute pour son prix défiant toutes concurrences. Sur ce dernier fourmillent des dizaines de magnets à l’effigie des plus prestigieux casinos de Las Vegas, ainsi que des photos prisent à côté d’une ferrari. Lunettes de soleil, gants de conduite et veste en cuir. Départ hypothétique d’une traversée du désert rêvé.

            On l’aura compris, Fanette Muxart  manipule les images de Las Vegas issues de la conscience commune comme un échappatoire. Elle accumule des signes vécus par tous en tant qu’expérience iconographique, comme si elle avait peur d’oublier ce qu’il ne s’est jamais passé.

            Sur le Beko, encore une fois hélas car "made in Sweden", des bibelots fait mains scintillent mollement grâce à des leds. Les étiquettes comportant les prix sont encore collés, comme s’ils faisaient partie de l’objet. 5 dollars.

            Les deux diamants apposés au mur, grossis 200 fois et peints à l’huile sur du carton, ne doivent pas valoir beaucoup plus cher.

            Fanette Muxart nous offre, à l’image d’une Sylvie Fleury bon marché, un espace dés-enchanté au glamour d’un "Tatoupacher". On est encore loin de Las Vegas. On est toujours à La Viscose. Tout cela pourrait paraître triste, morose et défaitiste. Pourtant on retiendra le glissement statique entre rêves et souvenirs, la beauté de cet acharnement, cette envie de "glitter world" à moindre coût. L.V. est une comédie musicale sans danseurs ni paroles, où le dénouement heureux est perpétuellement à espérer.

 

 

            Dans les travaux de Fanette, il n’y a pas de sujets de prédilection, mais de séduction. En effet, la jeune femme est attirée par le brillant, le sucré, le féminin. Photos de mode, robes de mariée, perles et diamants sont autant de fascinations conscientes qui ponctuent son travail. Tout ceci constitue  une banque de données activant un processus de rapport à l’image en général. Fanette tamise et filtre l’image source pour en ne capturer que l’essence. Ainsi, dans les scènes de danse qu’elle brode sur rhodoïd, ce sont les fils qui tissent les liens entre les danseurs qui opèrent la véritable chorégraphie. De même que les perles de culture qu’elle peint sur fond blanc s’effacent pour laisser à voir le seul fantasme de la nacre. Elle extrait également des images du jeu vidéo "Les Sims", dont le but est de vivre la vie de monsieur tout le monde. Elle les redessine au "rotring", détourant les vides plutôt que les personnages, faisant apparaître une série de photocopies d’images qui n’existent pas.

            Dans ses courtes vidéos elle tente de capter l’étincelle. Elle la cherche dans les illuminations de noël (au relent le Las Vegas), ou dans la friction de deux chemises thermolactiles. Parfois elle l’approche. On le sait sans la voir. Ces vidéos sont accompagnées de musiques qu’elle compose elle-même, harmonies colorées et subtiles sans pour autant être complexes. La musique est un médium à l’octopus de la pratique artistique que ce que révèle être Fanette Muxart.

            Elle fait partie du label Dick-head man Records avec le groupe Trop Tard. Leur dernière apparition était lors de l’exposition In-Extremis au Printemps de Septembre 2004. Dans Trop Tard, elle reprend avec son comparse Miguel Silvano des chansons populaires de toutes sortes. Le dernier album Yann Versus Carla, est par exemple uniquement composé de reprises de Carla Bruni et de Yann Tiersen. Encore une fois, tout est filtré selon une alchimie toute particulière.

           

 

            Multi plasticienne, multi instrumentiste, Fanette Muxart est traversée par une époque où le flux d’images est incessant. Elle les recouvre, les laissant s’auto analyser,  et récupère l’écume essentielle qui remonte à la surface. Loin d’être une attitude passive, c’est une pratique sage et douce, tendue et courageuse, puisque contradictoire avec l’obsession du mouvement et de l’action qui soumet notre mode de vie actuelle. Fanette peut s’affacer, elle reste de toute façon essentielle.

 

Marie Jenlain

 

 

 

 

Fanette Muxart née à Dole en 1982

Etudiante en 2ème année à l’ESAG, vit et travaille à Grenoble

 

Expositions (sélection)

         Réalitez Bordel, Espace des Arts, Chalon sur Saône, 2002

         In-Extremis, Printemps de Septembre, Toulouse, 2004

         Save the dernière danse, Nouvelle Galerie, Grenoble, 2004

 

Bibliographie

         Versus par Mylène Androis, Editions de la Soif, 2004 

L.V :: fanette muxart

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